Les Veilleuses

Un veilleur au sol, une lanterne à la main.
Une veilleuse et son chandelier près des lampadaires.
Une vigile au balcon promenant sa lampe torche au faisceau aveuglant.
Une vigie dans la cage d'escalier, au loin, où la pulsation d'un stroboscope et le rythme d'un métronome attestent de son activité.

Il y a l'ouverture des portes. Un agent est posté aux abords des performances. Son talkie-walkie clignote, il est de garde. Les actions commencent. Et nous veillons avec lui, en prenant acte de la mouvance des lueurs, des présences et du temps qui passe.

Il y a le coucher du soleil. Le moment où le disque solaire effleure l'horizon.

Héloïse allume sa bougie. Elle est assise dans l'escalier ou flâne aux alentours. Comme nous trois, elle regarde les passantes et les passants qui ne font pas que passer. Nous les saluons avec retenue. Leur affluence remplit l'Agora Hydro-Québec. Nous les verrons plus tard ressortir.

Martin et Marissa présentent leur autorisation d'accès afin d'intégrer les bâtiments. Il va au balcon du pavillon bateau d'où il observe et note le changement progressif du ciel et des éclairages émanant de la RIPA. Elle apparaît au dernier étage de la cage de verre qu'est l'escalier du pavillon ouest. De là-haut, elle bénéficie d'une vue imprenable sur l'ensemble de la cour et peut apercevoir Martin.

Il y a le crépuscule civil. Et la lumière quitte le contient.

J'allume ma lanterne. Héloïse et moi nous baladons chacun·e dans la cour, attentive et attentif aux changements d'intensité des sources lumineuses, aux phénomènes.

Nous échangeons des sourires discrets ou des regards amusés. Plusieurs ont déjà saisi que leurs lueurs suscitent notre considération, que nos lampes sont des prétextes. En soirée, la lumière témoigne des présences.

Je me rapproche, en m'efforçant de trouver la distance mitoyenne, celle de l'indice. Quand on sent le besoin de m'adresser la parole, par gêne ou par civilité, je me retire. Nous accompagnons en périphérie, par manifestations concomitantes.

Il y a le crépuscule nautique, l'heure à laquelle le soleil disparaît au niveau de la mer, que j'annonce en brandissant ma lanterne. La vigile et la vigie allument alors leur dispositif d'éclairage et s'emploient à la tâche avec nous.

À présent, la noirceur est suffisante au faisceau d'une lampe torche pour scruter le ciel et les bâtiments. Parfois, les rayons de Martin trouvent réponse dans une chambre de la grande tour voisine. Une complicité anonyme s'installe entre les clignotements échangés.

La pénombre a fait s'illuminer successivement les lumières du Quartier des spectacles. Au dernier étage de la cage d'escalier, Marissa balaye le paysage afin d'y compter les points étincelants. Elle renvoie son scintillement à la nuit. Le métronome traduit la quantité de lumière en pulsation et le stroboscope devient un phare frénétique sous sa diligence.

Au sol, quelques personnes s'offrent un répit à l'extérieur de la salle. Alors, les cigarettes s'allument, les téléphones cellulaires s'illuminent, les écrans de leurs appareils photo éclairent leurs visages. Toutes s'identifient dans la nuit. Les présences sont lumineuses et les lumières sont individuelles.

Une fumeuse lève son bras, elle amène la braise à la hauteur de sa bouche. J'illumine mon visage et le cache à la fois. Ma lanterne chauffe mes lèvres. Elle baisse le bras, je fais de même. Elle éteint. Je me détourne d'elle.

De simples interactions font état des gestes et postures que performent les spectatrices et spectateurs dans leurs moments de détente. Les pauses mettent en suspend le programme de la soirée. Nous intervenons ici, dans ces temps libres, pour faire écho à ces dérobades solitaires: fumer, texter, flâner, regarder, songer. Se faire veilleuse, soit émettre subtilement et assister.

Martin dépose sa lampe sur la table et entre dans son faisceau pour projeter son ombre sur le mur. Par poses successives, sa silhouette traduit l'alphabet sémaphorique que Marissa s'affaire à retranscrire. Ces signaux lui révèlent la qualité des lumières auxquelles elle a été aveugle tout au long de la soirée. Elle décode ainsi les quelques mots mûris par Martin. Ses transcriptions figurent maintenant sur les feuilles de papier qui voileront le stroboscope jusqu'à son extinction.

Dans l'Agora, les lumières s'éteignent, puis se rallument. Les gens sortent nombreux, Martin et Marissa suivent. Leur inventaire est laissé à voir au pied de leur pavillon respectif. Héloïse et moi éteignons à notre tour. Nous retrouvons nos amies, amis et parents.

C'était une attente attentive, un gardiennage.
Des veilleuses, leurs lueurs ou les conditions de notre exposition.

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Les Veilleuses
Héloïse Guillaumin et Félix Chartré-Lefebvre
avec la participation de Marissa Tessier et Martin Tremblay

Performance présentée dans le cadre de la Rencontre interuniversitaire de performance actuelle 2015 à l'Agora Hydro-Québec le 2 mai 2015 de 19h à 23h et documentation textuelle.

Chartré-Lefebvre, F. (2015). « Les veilleuses ». Dans Burn J., Leclerc-Parker M.-È. et Richard J. (dir.), Résonances : RIPA 2015. Montréal : Éditions de l'École des arts visuels et médiatiques de l'UQÀM.

Crédits photo:
1. Sébastien Blais (19:52)
2. Sébastien Blais (20:25)
3. Marie-Andrée Poulin (approx. 23:00)
4. Ève Lafontaine (21:45)
5. Ève Lafontaine (20:56)
6. Ève Lafontaine (20:59)
7. Ève Lafontaine (21:38)
8. Sébastien Blais (20:26)
9. Sébastien Blais (20:53)
10. Sébastien Blais (20:31)
11. Sébastien Blais (20:36)